Seize ans après le séisme meurtrier du 12 janvier 2010, Haïti ne s’est jamais véritablement relevée. Pire encore : la catastrophe naturelle s’est muée en catastrophe politique, sociale et morale. Insécurité galopante, gangsterisation du territoire, instabilité chronique et corruption endémique constituent aujourd’hui l’héritage le plus tangible d’une reconstruction abandonnée, voire sabotée.
Le 12 janvier 2010, à 16h 53, la terre a rompu le silence. En quelques secondes, Port-au-Prince, Carrefour, Léogâne, Petit-Goâve, Jacmel entre autres ont été pulvérisées par un séisme d’une violence inouïe. Des centaines de milliers de vies ont été fauchées, des familles disloquées, un pays brutalement figé dans l’horreur.
Ce jour-là, Haïti n’a pas seulement perdu des citoyens ; elle a perdu ce qui lui restait de repères institutionnels. L’État, déjà affaibli, s’est effondré presque au même rythme que les bâtiments. Incapable de coordonner les secours, dépassé par l’ampleur du drame, il a exposé au grand jour sa faillite structurelle.
Dans les mois qui ont suivi, la solidarité internationale s’est déployée à grande échelle. ONG, bailleurs de fonds, forces étrangères : Haïti est devenue le centre de l’attention mondiale. Les promesses de reconstruction ont fleuri, nourrissant l’illusion d’un nouveau départ. Mais très vite, cet élan s’est dissipé. Les milliards annoncés ont été mal gérés, dilapidés, parfois détournés. La reconstruction a été confisquée par des intérêts étrangers et locaux, au détriment de l’État haïtien et des populations sinistrées. L’absence de coordination, l’opacité des projets et le mépris des priorités nationales ont transformé l’aide en échec retentissant.
Seize ans plus tard, la reconstruction n’est pas seulement inachevée : elle est trahie.
Le séisme a laissé derrière lui un terrain fertile pour toutes les dérives. La pauvreté s’est aggravée, les inégalités se sont creusées, l’exode interne a désorganisé durablement les villes. Là où l’on attendait des politiques publiques cohérentes, il n’y a eu que vide, improvisation et renoncement. Ce vide, l’État l’a abandonné. D’autres s’en sont emparés.
L’insécurité est devenue structurelle. Les gangs armés ont proliféré, étendant leur contrôle sur des quartiers entiers de la capitale, sur l’Ouest déjà meurtri en 2010, et désormais sur l’Artibonite. Aujourd’hui, la population vit sous une autre forme de secousse permanente : l’insécurité, la faim (« grangou ») et l’instabilité généralisée.
Depuis 2010, Haïti enchaîne crises politiques, transitions illégitimes et processus électoraux contestés. Le séisme n’a pas créé cette crise de confiance entre gouvernants et gouvernés, mais il l’a accélérée, approfondie et banalisée.
La corruption, omniprésente, s’est enracinée dans les mécanismes de gestion publique. Les ressources nationales et l’aide internationale ont été transformées en instruments de prédation et de maintien au pouvoir, plutôt qu’en leviers de développement. Les décombres les plus dangereux ne sont plus visibles : ce sont ceux de la gouvernance, de l’impunité et du cynisme politique.
Commémorer le 12 janvier ne peut plus se limiter à des cérémonies figées et à des discours convenus. La mémoire impose une responsabilité politique et morale : regarder le passé sans complaisance, nommer les responsables, reconnaître les échecs et refuser que la tragédie continue de se reproduire sous d’autres formes.
« On dit en Haïti que tant qu’on n’a pas hurlé, il n’y a pas de mort. J’entends encore ce silence », écrivait Dany Laferrière dans Tout bouge autour de moi. Seize ans plus tard, ce silence persiste. Il s’est déplacé des décombres vers les consciences, des cris étouffés des victimes vers l’indifférence institutionnelle, de la douleur collective vers la normalisation de l’échec.
Le « Goudougoudou » est passé.
Mais tant que l’État restera fragile, la gouvernance défaillante et l’avenir confisqué par l’irresponsabilité politique, Haïti continuera de trembler non plus sous la colère de la terre, mais sous le poids d’une crise fabriquée par les hommes et entretenue par le refus d’agir.
Par : Dolph-Dany Bienvil