Par : Frantzou Laguerre
Quarante ans après la chute de la dictature, Haïti semble toujours prisonnière d’une transition qui refuse de prendre fin. De gouvernement en gouvernement, de promesse en promesse, le pays s’est enfoncé dans un interminable cycle de crises politiques, de coups de force, de contestations, de transitions précaires et d’échecs institutionnels.
Depuis 1986, l’histoire politique haïtienne ressemble davantage à une succession de ruptures qu’à une véritable construction démocratique. Les gouvernements se succèdent, les dirigeants changent, les constitutions sont invoquées, les élections sont annoncées puis contestées, mais le quotidien de la population reste marqué par la pauvreté, l’instabilité et la peur.
Les années passent, mais la question demeure : où est donc passée la démocratie promise au peuple haïtien ?
De la période des militaires aux différents gouvernements civils, de l’ère Lavalas aux bouleversements politiques qui ont suivi, Haïti n’a jamais réussi à consolider durablement ses institutions. Les rivalités politiques, les luttes pour le pouvoir et les intérêts de groupes ont souvent pris le dessus sur l’intérêt national.
Puis sont venus les épisodes qui ont profondément marqué la mémoire collective : les GNB, les mobilisations violentes, les renversements politiques, les transitions à répétition et, aujourd’hui, l’expansion des groupes armés. Le fameux slogan « Rat pa kaka », symbole d’une autre époque de confrontation politique, appartient désormais à l’histoire d’un pays où la violence politique a progressivement changé de visage.
Aujourd’hui, le phénomène « Viv Ansanm » représente une nouvelle étape, encore plus brutale, de cette descente aux enfers. Les armes imposent leur loi, des quartiers entiers sont pris en otage, des familles sont déplacées, des entreprises ferment, des écoles sont paralysées et l’économie populaire agonise.
Le peuple haïtien, lui, paie la facture de quarante années d’irresponsabilité.
Quarante ans de démocratie sur le papier, mais combien d’années de stabilité réelle ? Quarante ans de discours sur l’État de droit, mais combien de citoyens peuvent réellement compter sur la justice, la police et les institutions ? Quarante ans de promesses électorales, mais combien de générations ont grandi sans connaître une véritable stabilité politique ?
La grande tragédie haïtienne est peut-être là : le pays n’a jamais réellement réussi à passer de la transition à la construction.
À force de recommencer, Haïti n’avance plus. À force de crises, les crises deviennent la norme. À force de tolérer l’impunité, l’impunité devient une institution. Et à force de laisser la violence remplacer la politique, les armes finissent par devenir les véritables arbitres de la vie nationale.
Pendant ce temps, la population survit. Elle fuit les quartiers contrôlés par les gangs, cherche de quoi nourrir ses enfants, envoie ses proches à l’étranger et regarde son pays s’effondrer sous ses yeux.
Quarante ans après 1986, le bilan est brutal, une démocratie fragile, des institutions affaiblies, une classe politique profondément divisée et une population épuisée par l’insécurité et la misère.
Haïti ne manque pourtant pas de constitutions, de partis politiques, de dirigeants ou de conférences. Ce qui lui manque cruellement, c’est une véritable rupture avec le système qui transforme chaque crise en nouvelle transition et chaque transition en nouvelle crise.
Car une démocratie qui ne garantit ni sécurité, ni justice, ni dignité à ses citoyens finit par perdre son sens.
Haïti ne peut pas continuer à célébrer quarante ans de démocratie tout en enterrant, année après année, les espoirs de son peuple.