Par : Frantzou Laguerre
Le 18 mai, date sacrée dans la mémoire nationale, devrait être un moment d’élévation collective, de fierté partagée et de communion autour du bicolore né à l’Arcahaie. Mais en cette 223e année, la fête du drapeau se déroule dans un vacarme indécent celui des armes automatiques, des rafales nocturnes, des cris étouffés par la peur, et d’un silence coupable au sommet de l’État.
Le bicolore flotte, oui. Mais il flotte au-dessus d’un pays pris en otage. À l’heure où l’on devrait enseigner aux enfants la grandeur du geste historique de 1803, on leur apprend surtout à se coucher au sol quand les balles sifflent. Les écoles ferment. Les quartiers se barricadent. Les familles se dispersent. Les routes nationales deviennent des corridors de la peur. Et pendant que la population compte ses morts, l’État, lui, compte ses communiqués.
L’État haïtien ne faillit plus, il abdique. Il abdique son rôle premier, celui de protéger. Il abdique sa mission régalienne, celle de garantir la sécurité, la libre circulation, la dignité des citoyens. Les groupes armés ne sont plus une menace périphérique, ils sont devenus une autorité parallèle, parfois plus organisée, plus visible, plus présente que les institutions officielles.
Quelle ironie cruelle, célébrer le drapeau de l’unité nationale dans un pays morcelé par des territoires interdits. Quelle hypocrisie amère parler de souveraineté quand des quartiers entiers échappent au contrôle public.
Quelle douleur profonde chanter « La Dessalinienne » pendant que des mères enterrent leurs fils, victimes d’un État absent.
La fête du drapeau, cette année, n’a pas le goût de la fierté. Elle a le goût de la résignation forcée. Elle sent la poudre. Elle sent la fatigue d’un peuple qui n’en peut plus de survivre au lieu de vivre.
L’ouragan politique, lui, aggrave la tempête. Luttes de pouvoir stériles, transitions sans fin, décisions reportées, responsabilités diluées. Pendant que les dirigeants se disputent des fauteuils, les bandits, eux, occupent le terrain. Pendant que les discours se multiplient, les cimetières se remplissent.
Le plus grave n’est pas seulement l’insécurité. Le plus grave, c’est la banalisation de l’insécurité. On s’habitue aux rafales, On s’habitue aux enlèvements. On s’habitue aux déplacements forcés. On s’habitue à l’inacceptable. Et un peuple qui s’habitue à l’inacceptable est un peuple qu’on est en train de briser.
Ce 18 mai 2026, le bicolore haïtien ne doit pas seulement être hissé. Il doit nous interroger. Que reste-t-il de l’idéal de 1803 quand la peur gouverne les rues ? Que vaut l’indépendance quand les citoyens sont prisonniers chez eux ?
Un cri contre l’inaction, contre l’indifférence, contre l’incapacité chronique de l’État à assumer ses responsabilités. Un cri pour rappeler que le drapeau n’est pas un décor protocolaire, mais le symbole d’un pacte entre une nation et ses dirigeants.
Et tant que l’État ne reprendra pas le contrôle réel du territoire, tant qu’il ne placera pas la sécurité des citoyens au-dessus des calculs politiques, tant que les discours ne se transformeront pas en actions visibles, la fête du drapeau restera une cérémonie vide, un rituel sans âme, un symbole qui flotte au-dessus d’un pays à genoux.